Note : 4.5 sur 5.

Le duc de Blangis, l’évêque de…, le président de Curval et Durcet. Un noble, un homme d’Église, un juge de France et un bourgeois financier. Quatre personnages en quête d’ardeur. Ou plutôt « quatre scélérats avec lesquels je vais te faire passer quelques mois… Tout ce que l’on peut dire en gros, c’est qu’ils étaient généralement susceptibles du goût de la sodomie, que tous quatre se faisaient enculer régulièrement, et que tous quatre idolâtraient les culs. » Paulhan considérait Les 120 Journées de Sodome comme « l’évangile du Mal ». Il faut dire qu’il s’agit peut- être du plus effrayant des romans sadiens. Point de compromis ici. Les quatre hôtes retiennent prisonniers un bon nombre de femmes et de valets qu’ils peuvent violer et tuer en toute impunité. Ce livre fait l’inventaire exhaustif de toutes les perversions sexuelles existantes. On ne peut pas faire mieux dans le genre. Ni pire.

C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit. Les manges-tu tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale.

On ne peut pas rester insensible à ce genre de lecture. Soit on adore, soit on déteste. On peut choisir de lire pour le beau, l’émotion, le frisson. On peut aussi lire pour pénétrer dans les vices et les pires atrocités de l’homme afin de voir jusqu’où il peut aller dans la cruauté. Je ne recommanderais pas ce livre à tout le monde, surtout à un public jeune évidemment, ni pour les plus sensibles. Car Sade, et il est réputé pour cela, vous guide vers un chemin où tous les crimes sont permis, où tous les vices sont glorifiés.

L’histoire commence par la présentation des quatre personnages principaux. Tous d’une condition aisée, ils vont se livrer ensemble à leurs travers sexuels et meurtriers. Chacun se marie avec la fille de l’autre et organise des orgies entre eux. Les filles couchent avec leur mari, avec leur père sans pouvoir contester. Sade nous plonge directement dans un récit dérangeant où l’inceste, consentant ou non, n’est malheureusement pas la seule atrocité que l’on va suivre, loin de là.

Les quatre hommes vont s’organiser pour enlever nombre de personnes, de sept/huit ans jusqu’au plus vieil âge, pour pouvoir se délecter de leurs corps et de leurs vertus pendant quatre mois dans le château de l’un des tortionnaires. Des règles devront être appliqués et chacun devra remplir ses devoirs du jour. Les actes et crimes vont aller crescendo de mois en mois, le dernier étant le plus infâme. Les prisonniers vont devoir s’adonner aux plaisirs de leurs nouveaux maîtres, ces derniers allant toujours plus loin dans l’immondice et l’abjection.

Ferme dans mes principes parce que je m’en suis formé des purs dès mes plus jeunes ans, j’agis toujours conséquemment à eux. Ils m’ont fait connaître le vide et le néant et de la vertu ; je la hais, et l’on ne me verra jamais revenir à elle. Ils m’ont convaincu que le vice était seul fait pour faire éprouver à l’homme cette vibration morale et physique, source des plus délicieuses voluptés ; je m’y livre.

Mais alors, pourquoi lire ce livre si atroce ? Est-ce qu’on ne peut apprécier ce livre que si on se délecte de ces monstruosités ? Bien sûr que non. Comme je l’ai dit au début de ma chronique, ce livre nous révèle la pire face de l’être humain, et c’est bien cela qui m’a donné envie de le lire. Oui, le récit m’a rempli d’effroi, j’en ai eu quelques fois la nausée, et j’ai été stupéfaite par les idées obscènes toujours plus inventives que peuvent avoir ces quatre hommes pour jouir entièrement. Mais ce n’est pas parce que le contenu est horrible que le tout est mauvais, loin de là.

Sade a l’art de décrire des scènes absolument dégoûtantes et monstrueuses avec une écriture étonnante et sublime. Et c’est bien ce contraste entre le fond et la forme qui m’a ébahi et fasciné. Je ne pense pas que je le relirais, mais je suis contente de l’avoir fait, même si j’ai ressenti une certaine lassitude à la fin face aux répétitions des supplices et punitions des prisonniers.

s’il y avait un dieu, et que ce dieu eût de la puissance, permettrait-il que la vertu qui l’honore et dont vous faîtes profession fût sacrifiée comme elle va l’être au vice et au libertinage ? Permettrait-il, ce dieu tout-puissant, qu’une faible créature comme moi […] l’insultât, le bafouât, le défiât, le bravât et l’offensât, comme je fais à plaisir à chaque instant de la journée ?

Un récit dérangeant où tous les atrocités sont autorisées. Mais l’écriture étonnante et superbe dans un tel contexte réussit à nous faire continuer cette lecture singulière.

Du même auteur

  • Les Sages du siècle ou La Raison en délire (1774)
  • L’Almanach de nuit (1776)
  • Le Philosophe soi-disant (1777)
  • L’Étourdi (1784)Justine ou Les Malheurs de la vertu (1790)
  • La Philosophie dans le boudoir (1795)
  • Aline et Valcour (1795)
  • Pauline et Belval (1797-98)
  • La Nouvelle Justine suivi de Juliette, sa sœur (1799-1801)
  • Le Comte Oxtiern (1800)
  • Les Crimes de l’Amour (1800)
  • La Marquise de Gange (1813)
  • Dialogue entre un prêtre et un moribond (1926)
  • Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France (1953)
  • Adélaïde de Brunswick, princesse de Saxe (1964)

On parle de l’auteur dans

14 commentaires sur « Les 120 journées de Sodome, Marquis de Sade »

  1. J'ai lu « La philosophie dans le boudoir », j'ai trouvé ça moderne et surtout très libertaire.
    Par contre en effet il faut avoir le cœur bien accroché, et j'ai eu du mal à terminer (le livre se termine par un parricide horrible avec torture).
    Il y a des passages vraiment amusants, par exemple quand on en apprend plus sur les « méthodes de contraception » de l'époque. Et Sade en profite pour donner son avis sur la politique, la religion…
    Ton blog est très sympa en tout cas !

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  2. Oui, là aussi il amène à quelques réflexions sur la religion (comme peut le montrer une des citations que j'ai choisie pour la chronique) et sur la société de l'époque. Ce livre ne manque pas d'intelligence mais il est bourré d'images horribles. Ce livre est un chef d'oeuvre justement grâce à ça entres autres.

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  3. Je le lirai peut-être un jour, mais certainement pas maintenant, ce n'est pas le type de lecture que je recherche pour les vacances et les révisions. x) Mais tu m'intrigues quand même, alors peut-être que dans quelques années…

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  4. Non, c’est sur que pour les révisions, ce n'est pas le top xD Il faut vraiment le lire quand on le sent, pour rester accrochée jusqu'à la fin. En tout cas, si tu le lis j'espère qu'il te plaira. Et bonnes révisions pour le bac !

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  5. Sincèrement je ne me vois pas lire ce livre un jour.
    Je me dis « Pourquoi m'infligée ça ? »
    Merci en tout cas de ton avis sur cette lecture !!

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  6. C'est vrai qu'on peut se demander pourquoi lire ce genre de livres ^^ Oui, de nombreux passages sont immoraux et affreusement inhumains mais c'est tout l'intérêt de ce livre, voir jusqu’où l'être humain peut aller pour son propre plaisir, sa propre jouissance.

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