Note : 4.5 sur 5.

En 1795, alors qu’il vient d’échapper de justesse à la guillotine et qu’il goûte à sa liberté retrouvée, paraît anonymement La philosophie dans le boudoir, adressé à tous les « aimables débauchés » et toutes les « femmes lubriques ». Dans ce roman, censuré jusqu’au XXe siècle, la forme du dialogue philosophique est détournée au profit du libertinage le plus licencieux : trois débauchés entreprennent de faire l’éducation sexuelle d’une ingénue droit sortie du couvent… Mais cette oeuvre, écrite en pleine bascule de l’Ancien Régime à l’époque moderne, a aussi une portée politique : inséré dans le cinquième dialogue, le célèbre pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicain ».

Eugénie, livrez votre imagination toute entière aux derniers écarts du libertinage ; songez que vous allez en voir les plus beaux mystères s’opérer sous vos yeux, foulez toute retenue aux pieds ; la pudeur ne fut jamais une vertu ; si la nature eût voulu que nous cachassions quelques parties de nos corps, elle eût pris soin elle-même ; mais elle nous a créés nus, donc elle veut que nous allions nus, et tout procédé contraire outrage absolument ses lois.”

Après une lecture choquante telle que Les 120 Journées de Sodome, je n’avais que deux choix face à moi. Soit je me contentais de garder en mémoire tous les atrocités et crimes que je venais de lire et choisissais de ne jamais plus lire à un livre écrit par un malade tel que Sade. Soit je prenais le parti d’accepter qu’au delà tous ces abominations, l’auteur n’était pas qu’un obsédé sexuel, mais que c’est par ce parti pris littéraire et sociologique qu’il légitime son point de vue visionnaire et prône les libertés qui étaient un des thèmes fondamentaux de ce désir de Révolution au XVIIIème siècle.

Entre discours philosophiques, politiques et éducation libertine d’une jeune fille, le Marquis de Sade crée une oeuvre où la cruauté est parfois à son paroxysme mais aussi un texte qui montre que la monarchie et les liens étroits entre la religion et le pouvoir ne peuvent plus être au goût du jour.

Mme de Saint-Ange, libertine et sœur incestueuse, propose à son frère le Chevalier de Mirvel et à Dolmancé d’initier la jeune Eugénie aux plaisirs de la chair et de la perversion. L’œuvre est écrite et composée de plusieurs dialogues où les trois professeurs alternent les démonstrations et les mises en pratique de leur cobaye humain afin de parfaire son éducation. Âgée d’une quinzaine d’années et vierge de tout attouchement, elle va rapidement découvrir tous les secrets et jouissances du libertinage jusqu’à tomber au final dans les travers cruels et sexuels que Sade affectionne tant à décrire.

Mais au-delà des nombreuses parties de jambes en l’air bisexuelles et des descriptions crues à propos des membres intimes de la femme et de l’homme et de leurs utilités, Sade réussit à amener à une réflexion philosophique de son œuvre. Profondément athée, Dieu n’existe pour lui que dans l’esprit des hommes. La force qui contrôle les êtres humains est la Nature. Elle est pour lui le seul principe suprême face à l’homme et l’aide alors à apporter une pleine légitimité à ce qu’il dépeint. La violence, la cruauté et l’égoïsme sont présents dans la nature et paraissent donc pour l’auteur explicable et légitime, au delà des questions du Bien et du Mal.

Rien n’est affreux en libertinage, parce que tout ce que le libertinage inspire, l’est également par la nature.

Sade expose également dans son discours des réflexions idéologiques face au pouvoir français de son époque. Ses idées sur la religion, la liberté et la monarchie sont très explicites et très intéressantes à découvrir. Il possède une conception de la Nature, de l’homme et de la société assez similaires de celle des philosophes des Lumières en proie au désir de libertés. Seulement, les solutions qu’il présente dans son livre face à ceux qui n’obéissent pas aux lois de la nature, qu’il considère comme essentielles dans la vie de chaque homme libre, sont évidemment inconcevables et non exécutables dans une société humaine dite un tant soit peu équilibrée. Le dernier dialogue est criant de cette réalité et montre cette incapacité à suivre l’exemple de Sade dans la vie réelle.

Malgré des pratiques et des dénouements désastreux, l’auteur réussit comme je l’ai dit à amener à des réflexions séduisantes et intelligentes telle que la place de la femme. On pourrait sans trop se tromper placer le Marquis de Sade dans la catégorie des féministes, au moins dans celle de ceux qui perçoivent la femme comme l’égale de l’homme. Mme de Saint-Ange jouit de son corps comme elle le souhaite, tout comme Dolmancé et le Chevalier de Mirval, et le possède également.

Sade exprime également sa pensée concernant l’avortement et la contraception qu’il révèle comme nécessaires pour jouir entièrement du libertinage. Ce livre n’est donc pas qu’un guide des pratiques sexuelles libertines mais contient des réflexions très intéressantes et complexes qui sont primordiales à comprendre et à savoir pour parler au mieux de cet auteur sulfureux et incompris lors de son existence. Cette œuvre n’est évidemment pas à mettre dans toutes les mains, surtout vu la cruauté décrite au dernier dialogue. Mais je pense qu’il est important de la découvrir pour se faire une pleine idée de ce texte et, pour certains, la savourer au delà de l’image négative qu’on peut avoir son auteur.

Je vous demande maintenant si elle est bien juste, la loi qui ordonne à celui qui n’a rien de respecter celui qui a tout.

Une œuvre une nouvelle fois très bien écrite où se mêle libertinage, décadence et réflexions philosophiques, un mélange fascinant qui expose parfaitement les critiques idéologiques et libertaires propres à ce siècle et en rivalité avec le pouvoir en place.

Du même auteur

  • Les Sages du siècle ou La Raison en délire (1774)
  • L’Almanach de nuit (1776)
  • Le Philosophe soi-disant (1777)
  • L’Étourdi (1784)
  • Justine ou Les Malheurs de la vertu (1790)
  • Aline et Valcour (1795)
  • Pauline et Belval (1797-98)
  • La Nouvelle Justine suivi de Juliette, sa sœur (1799-1801)
  • Le Comte Oxtiern (1800)
  • Les Crimes de l’Amour (1800)
  • La Marquise de Gange (1813)
  • Dialogue entre un prêtre et un moribond (1926)
  • Les Cent Vingt journées de Sodome (1904)
  • Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France (1953)
  • Adélaïde de Brunswick, princesse de Saxe (1964)

On parle de l’auteur dans

16 commentaires sur « La Philosophie dans le boudoir, Marquis de Sade »

  1. J'adore l'Histoire et tout particulièrement le XVIIIème siècle, donc je connais assez bien le personnage du marquis de Sade sans jamais avoir osé me lancer dans la lecture de l'une de ses oeuvres…j'avais lu au lycée quelques extraits de Justine ou les Malheurs de la Vertu, qui est pas mal vicieux aussi ! 😀 Peut-être me lancerais-je un jour ? En tous cas, je me souviendrais de ton ressenti et me concentrerais donc plutôt sur celui-ci avant tout… ^^

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  2. Je pense que c’est intéressant de lire au moins une œuvre de cet auteur pour vraiment comprendre sa manière de pensée et sa conception de l'homme et des lois humaines qui l’assujettissent face aux lois de la Nature qui devraient apparemment pour lui être les seules à avoir de l'importance.

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  3. Je ne me sens pas encore « prête » à lire ce type d'oeuvre.
    Mais celle là à l'air peut être plus accessible que les 120 journée de Sodome !
    Merci en tout cas pour cet avis.
    Bonne journée

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  4. Comme toujours avec cet auteur, j'ai très envie de découvrir son style et sa façon de penser. Par contre, ses histoires, un peu moins… Je suis trop « âme sensible ». Malgré tout, je pense le lire un jour, dans moins d'un an je pense.

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  5. À part dans des études supérieures, et encore, pas sûre qu'on te propose ses œuvres. J'ai voulu découvrir cet auteur car un de mes profs à la fac nous en a parlé succinctement pendant un cours mais je n'ai pas encore eu la chance de vraiment l'étudier.

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  6. Je pense que Les 120 journées de Sodome est le livre le plus cruel et sadique de l'auteur de ce que j'ai entendu. Donc si tu as des réticences à découvrir Sade, je te recommande davantage La philosophie dans le boudoir qui amène à des réflexions plus complexes et à moins de scènes écœurantes.
    Bonne journée 🙂

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