Note : 4.5 sur 5.

Dans le vol qui l’emmène à l’enterrement de sa femme tant aimée, Ombre rencontre Voyageur, un intrigant personnage. Dieu antique, comme le suggèrent ses énigmes, fou, ou bien simple arnaqueur ? Et en quoi consiste réellement le travail qu’il lui propose ? En acceptant finalement d’entrer à son service, Ombre va se retrouver plongé au sein d’un conflit qui le dépasse : celui qui oppose héros mythologiques de l’ancien monde et nouvelles idoles profanes de l’Amérique. Mais comment savoir qui tire réellement les ficelles : ces entités légendaires saxonnes issues de l’aube des temps, ou les puissances du consumérisme et de la technologie ? A moins que ce ne soit ce mystérieux M. Monde…

Rien de tout cela n’est réellement possible. Y songer comme à une simple métaphore vous mettrait peut-être plus à l’aise. Les religions sont après tout des métaphores par définition : Dieu est un rêve, un espoir, une femme, un humoriste, un père, une ville, une maison aux nombreuses pièces, un horloger ayant abandonné son plus beau chronomètre dans le désert, quelqu’un qui vous aime – et même, peut-être, contre toute logique, un être céleste dans le seul but est de faire prospérer et triompher de tous les obstacles votre équipe de foot, votre armée, vos affaires ou votre couple.
Les religions sont des postes d’observation et d’opération, des sommets d’où contempler le monde.

Après avoir découvert la série American gods et son atmosphère toute particulière, j’ai eu l’envie de connaître l’œuvre originale. Principalement afin de mieux savoir les réelles identités de chacun des personnages et de mieux comprendre les enjeux de la guerre qui se prépare avec en première ligne Voyageur et Ombre. Et, sans grande surprise, je suis loin d’avoir été déçue du voyage ! Tout comme dans son adaptation, le roman s’emploie à nous embarquer dans une histoire mystérieuse où il faut accepter de lâcher prise et de se laisser porter par les divers événements auxquels prend part Ombre. Au début, nous sommes complètement emprisonnés dans un épais brouillard où tout semble énigmatique et plus grand que ne le laisse paraître l’auteur. Néanmoins, si Neil Gaiman s’amuse avec son lecteur, ne lui offrant que quelques indices par-ci par-là à sa guise, il offre également des fragments de réponses tout au long de son récit jusqu’à ce que toutes les pièces du puzzle s’emboîtent. C’est alors à la toute fin que nous pouvons réellement comprendre tous les desseins liés à cette grande aventure.

Après cette bataille, Ombre ne pourra plus être le même et ne pourra pas retourner en arrière. De toute manière, il n’y avait pratiquement rien qui l’attendait avant sa rencontre avec Voyageur. Après trois ans d’emprisonnement, Ombre est libéré en avance à cause du décès saugrenu de sa femme. Prenant l’avion jusqu’à Eagle Point pour l’enterrement, il va faire la rencontre d’un homme bien mystérieux et qui semble le connaître. Sûr d’obtenir ce qu’il souhaite, Voyageur lui propose un travail de garde du corps. Mais l’ex-détenu est loin de vouloir faire confiance à cet homme singulier et impertinent, lui qui veut simplement reprendre le cours normal de sa vie. Seulement, les choses ont commencé à changer depuis sa sortie de prison et un orage se prépare. Après avoir été le témoin d’une chose inimaginable, il accepte d’accompagner Voyageur dans sa quête dont il ne connaît pas encore les enjeux. Le voilà alors à rencontrer les « amis » de son employeur tous aussi atypiques et presque irréels que ce dernier (comment ne pas apprécier Sweeney le Dingue, Czernobog, Nancy, etc…), et à voyager à travers l’Amérique, découvrant villes et petits coins de campagne. Étonnamment, Ombre navigue en eaux troubles sans réellement poser de questions ou attendre de réponses de son nouveau employeur. Les paroles de Voyageur et de ses différents compagnons sont cryptiques, énigmatiques et il est alors difficile de les comprendre si on s’acharne à se représenter ses protagonistes telles qu’ils paraissent devant Ombre.

On dit que l’Amérique est un bon endroit pour les hommes mais un mauvais pour les dieux.

Car malgré le thème principal de ce roman, la guerre entre anciens et nouveaux dieux, un véritable décalage naît entre ces figures d’autorité et leur apparence qui détonne complètement avec leur identité. Choisissant un ton particulièrement familier, notamment au niveau du langage, les anciens dieux sont très éloignés de leur image sépulcrale et céleste. Chacun évolue dans un environnement sombre et glauque où l’escroquerie, la prostitution ou la mort sont au centre de leur occupation. Aucun ne réussit à réellement se complaire au sein de cette époque où la technologie les supplante. C’est bien pour cela que Voyageur décide de rassembler ses troupes pour combattre face aux nouveaux dieux de l’Amérique : la technologie, l’information. Qui sortira vainqueur de cette bataille ? Et quelle est la véritable place d’Ombre dans toute cette machination ? Celui-ci continue de se laisser porter par les envies de Voyageur, celui-ci lui faisant alors rencontrer de nombreuses déités aussi intéressantes les unes que les autres. Neil Gaiman offre un mélange ethnique et mythologique qui apporte davantage d’intérêt à l’histoire. Il propose plusieurs cosmologies qu’il met au même rang, ne s’intéressant pas uniquement aux plus connues (mythologie grecque, romaine, nordique).

J’ai véritablement l’impression d’avoir voyagé en plein rêve, comme Ombre. Avec ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu, ce qui est oublié, on dérive dans le sens du courant sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Ce long périple sur le territoire américain va également nous montrer les ravages de l’industrie et du capitalisme en ville ou en campagne qui s’accompagne d’une quête identitaire pour Ombre. En se remémorant son passé et en tentant de se rappeler ce qu’il ne cesse d’oublier depuis sa sortie de prison, l’ex-détenu fait véritablement face aux contrastes entre cette Amérique contemporaine et les enjeux ancestraux des dieux sur la sellette. Car le plus important est bien de se souvenir, ou plutôt de ne pas oublier, de ne pas se faire oublier. Plusieurs épisodes sur la colonisation en Amérique proposent des légendes très intéressantes sur de nombreuses civilisations. Alors que le pays ne semble pas vouer de grands cultes à la base, toutes les populations à travers les siècles qui s’installent en Amérique finissent peu à peu à abandonner leurs propres rites et leurs croyances ancestrales. Neil Gaiman laisse souvent sous-entendre que l’Amérique est avant tout un lieu d’échanges, de marchandises, et donc hostile aux croyances anciennes et au mysticisme, qui désire s’émanciper et créer une toute nouvelle société.
Après cette agréable lecture, je compte bien regarder à nouveau la première saison adaptée avant que la suite n’arrive (j’ai notamment beaucoup apprécié les changements faits dans la série avec des personnages qui ont davantage d’importance).

L’homme croit, songea le fils d’Odin. Voilà ce qu’il fait : il croit. Toutefois, il ne prend pas la responsabilité de ses croyances. Il conjure mais ne se fie pas à ses conjurations. L’homme peuple les ténèbres de fantômes, de dieux, d’électrons, de contes. L’homme imagine, l’homme croit, et c’est sa foi, cette foi inaltérable, qui déclenche les événements.

Un périple intrigant et captivant à travers l’Amérique où l’on découvre les anciens dieux fatigués et peu appréciés sur cette terre poussée par la capitalisation et la technologie (mais extrêmement plaisants pour le lecteur) et qui comptent bien arriver à leur fin pour ne pas se faire complètement oubliés.

Du même auteur

  • Moi, Cthulhu (1987)
  • De bons présages (1990)
  • Neverwhere (1996)
  • Miroirs et fumée (1998)
  • Stardust (1999)
  • Coraline (2002)
  • Anansi boys (2005)
  • Des choses fragiles (2006)
  • Entremonde (2007)
  • L’Étrange Vie de Nobody Owens (2008)
  • Odd et les Géants de glace (2008)
  • La Vérité est une caverne dans les montagnes noires (2010)
  • The Silver Dream (2013)
  • L’Océan au bout du chemin (2013)
  • Par bonheur, le lait (2013)
  • La Belle et le fuseau (2014)
  • Signal d’alerte (2015)
  • Eternity’s wheel (2015)
  • La Monarque de la vallée (2016)
  • Le Dogue noir (2016)
  • La Mythologie viking (2017)

11 commentaires sur « American gods, Neil Gaiman »

    1. Comme la première saison reste assez mystérieuse et ne prend en compte qu’une moitié du roman (avec en plus des ajouts très intéressants), tu n’auras pas vraiment l’impression de connaître déjà tout de l’histoire. Notamment, les personnages se dévoilent davantage.

      Aimé par 1 personne

    1. Ça ne m’étonne pas vraiment qu’on ne se souvienne pas de tout tellement on reste pendant un moment dans le brouillard (sans que ça soit négatif). C’était une très belle expérience livresque que je compte bien approfondir avec d’autres lires de l’auteur.

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  1. J’ai regardé le premier épisode de la saison 1 et…je suis restée on ne peut plus perplexe devant mon écran. Non pas que je n’ai pas aimé, mais l’ambiance est très particulière de même que les dialogues. Néanmoins ta chronique me donne envie de m’y remettre mais je pense qu’il faudrait d’abord que je lise le roman avant de regarder la série, parce que sinon je vais complètement m’y perdre.

    Aimé par 1 personne

    1. J’étais un peu comme toi quand j’ai regardé le premier épisode. J’étais perdue, j’avais compris que la moitié mais j’avais bien apprécié l’ambiance pour le coup. La première saison reste quand même très mystérieuse alors que dans le livre, Voyageur et ses amis ou ennemis se dévoilent plus rapidement. Ombre et le lecteur restent toujours quelque peu dans le flou à certains moments mais c’est ce qui fait le charme de l’histoire, à se demander si tout ça est réel ou pas qu’un énorme rêve.

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