Note : 5 sur 5.

Il était une fois…
Alice, une jeune fille curieuse, délurée, fonceuse et intelligente de Brossard. À dix-huit ans, poussée par son besoin d’affirmation de soi, elle décide qu’il est temps de quitter le cégep et le cocon familial pour aller vivre sa vie là où tout est possible, c’est-à-dire dans la métropole. À la suite d’une rencontre fortuite dans le métro, Alice aboutit dans un quartier dont elle n’a jamais entendu parler et où les gens sont extrêmement bizarres. Mais c’est normal, non ? Elle est à Montréal et dans toute grande ville qui se respecte, il y a plein d’excentriques, comme Charles ou Verrue, d’illuminés, comme Andromaque ou Chess, et d’êtres encore plus inquiétants, comme Bone et Chair… Alice s’installe donc et mord à pleines dents dans la vie, prête à tout pour se tailler une place. Or, elle ne peut savoir que là où elle a élu domicile, l’expression être « prêt à tout » revêt un sens très particulier…

Ici règne la laideur, le cauchemar… mais au bout se trouve l’inverse… C’est une question d’équilibre… Au bout du cauchemar doit exister le rêve… Au bout de la laideur, la beauté… Tout doit s’équilibrer, c’est logique… C’est logique…

J’ai pris beaucoup de retard pour l’écriture de cette chronique. Et heureusement que ce livre est particulièrement marquant pour que, deux mois après, je réussisse à en parler facilement. Patrick Sénécal, auteur québécois, n’est pas un inconnu, ayant écrit par exemple Hell.com ou Le Passager. Malgré cela, je ne connaissais pas encore le style de l’auteur et son genre de prédilection. Après avoir lu Aliss, je sais que ses livres ne sont pas à mettre dans toutes les mains. Une revisite de l’histoire d’Alice au pays des merveilles dans notre monde contemporain et au sein d’un univers très érotique et décalé ; j’ai tout de suite sauté devant l’opportunité de lire quelque chose de différent, d’à part et de subversif. À mon plus grand plaisir, j’ai eu les trois. Certes, je ne m’attendais pas à que ça soit parfois aussi cru, avec un style aussi dynamique et familier, mais je me suis laissée entièrement emportée dans cet univers étrange, glauque et où tous les interdits sont levés.

À dix-huit ans, Alice désire découvrir la vie par elle-même loin de sa petite ville qui semble l’enfermer dans un carcan qui ne lui ressemble pas. Partant totalement à l’aventure, la jeune fille se retrouve bientôt perdue à Montréal, au sein d’un quartier bien étrange. Trouvant par chance (mais est-ce vraiment de la chance en fin de compte ?) un appartement à louer, elle se retrouve être la voisine de Verrue, un misanthrope qui ne quitte jamais son salon et chez qui tout le monde se retrouve pour des soirées étranges avec alcool et drogues à gogo. Dans cette nouvelle vie, Alice se mue en Aliss, cette jeune femme sulfureuse qui est bien partie pour tester toutes les limites imaginables. En route vers cette quête identitaire, elle rencontre les différents habitants de ce quartier tous aussi inquiétants et atypiques les uns que les autres. Aliss avance bientôt au sein d’un jeu dangereux dans lequel elle ne comprend pas les règles mais pour lequel elle compte bien faire ses preuves et franchir les différentes frontières entre la société préétablie et les dangers de ce monde de fiction.

– Pour une nouvelle, elle connaît les nouvelles.
– Oui, je dirais même que pour une novice, elle connaît quelques-uns de nos vices.

Rapidement, Aliss se rend compte que les tabous et les vices de chacun des personnages qu’elle côtoie forment la normalité de ce quartier improbable. Au milieu de ces décors majoritairement miteux, poisseux et sales, le sexe, les drogues, la torture, le meurtre, toutes les activités réprimées dans le monde réel sont ici banalisées et même encouragées. Pour une fille qui souhaitait tester ses propres limites, ses compagnons de jeu vont bien s’amuser à déceler ce qu’il y a de plus enfoui chez elle. Retrouvant les traits des personnages de l’histoire de Lewis Carroll, nous rencontrons les différents protagonistes excentriques ou plus inquiétants, des personnages loufoques, irrévérencieux, sans langue de bois et tact qui malgré leurs défauts intriguent le lecteur : Charles, toujours en retard et prisonnier de ses envies douteuses ; Andromaque, la Duchesse destituée de sa place de reine et propriétaire d’un club de strip-tease ; Chess, rachitique, apparaissant et disparaissant sans que l’on s’en rende compte avec toujours ce grand sourire dérangeant aux lèvres ; Bone avec son haut de forme accompagné de Chair, son compagnon de prédilection lorsqu’il s’agit de faire des jeux de mots et de torturer ses victimes ; la Reine Rouge qui dirige tout ce petit monde en extase devant sa puissance et son naturel à exiger ce qu’elle désire.

Pour Aliss, cette Reine Rouge va devenir son lapin blanc, la personne à absolument rencontrer, côtoyer. Sans ne jamais l’avoir vu, elle ressent déjà toute son énergie, sa présence au sein de son quartier. Pour la découvrir, il faudra qu’Aliss arrive à s’introduire au Palais, le lieu où tout désir est rassasié. Mais, il va falloir qu’elle fasse ses preuves avant que les portes de l’établissement s’ouvrent. Aliss est-elle est réellement faite pour ce monde sulfureux et dangereux ? Y a-t-elle sa place ? Arrivera-t-elle à surmonter toutes ces épreuves qui la plongent de plus en plus vers l’inquiétante noirceur dans laquelle ces êtres humains se repentent ? Oui, Aliss n’est clairement pas fait pour tout lecteur. Cru, grinçant, sulfureux, violent, ce roman s’en donne à coeur joie pour étonner voire parfois dégoûter son lecteur. Son atmosphère particulière est nettement palpable et comme Aliss, ou son homonyme dans sa propre histoire, on se laisse pousser dans cet univers étrange, à certains moments séduisant, à d’autres inquiétant et glaçant, dont on ne peut dessiner les contours à défaut de posséder un cadre, des limites. On a envie de découvrir l’histoire de ces personnages, de comprendre le mystère autour d’eux, cet éclat de folie qui danse dans leur regard au milieu de cette banalisation du fantasque, de l’incroyable, de l’horrible. Je suis sortie de cette lecture plutôt chamboulée avec une envie folle de lire les autres romans de l’auteur tellement j’ai accroché au style, aux descriptions, aux décors, aux personnages, que j’aurais aimé pour certains suivre encore davantage notamment Chess et Bone, et à toute cette histoire qui revisite dans son propre style ce conte connu de tous.

L’important, ce n’est pas que ce soit permis ou interdit. L’important, c’est que tu assumes les conséquences de tes actes.

Le plus souvent dérangeant, Aliss est un roman à part, cru, où le sexe, le sang et les drogues sont monnaie courante et où tous les tabous et vices sont encouragés. À travers la quête identitaire de l’héroïne, nous plongeons dans cet univers fantasque et passionnant où tout est permis jusqu’à outrance.

Du même auteur

  • 5150 rue des Ormes (1994)
  • Le Passager (1995)
  • Sur le seuil (1998)
  • Les Sept Jours du talion (2002)
  • Oniria (2004)
  • Le Vide (2007)
  • Sept comme setter (2007)
  • Hell.com (2009)
  • Contre Dieu (2010)
  • Madame Wenham (2010)
  • Quinze minutes (2013)
  • Faims (2015)
  • L’Autre Reflet (2016)
  • Il y aura des morts (2017)
  • Ceux de là-bas (2019)

Malphas

  • Le Cas des casiers carnassiers tome 1 (2011)
  • Torture, luxure et lecture tome 2 (2012)
  • Ce qui se passe dans la cave reste dans la cave tome 3 (2013)
  • Grande liquidation tome 4 (2014)

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