Note : 4.5 sur 5.

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons.
Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ?  » Son frère se taisait, et Edouard poursuivit :  » Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure.
Si tu t ‘obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou. »

Alors, il se demanda quelle était au juste le bilan de ce personnage (chevelu) qui petit à petit s’en allait, ce qu’avait au juste vécu ce personnage et quelles joies il avait au juste connues, et il constata avec stupeur que c’était bien peu de chose, ces joies ; il se sentait rougir rien qu’à cette pensée ; oui, il avait honte : parce qu’il est infamant d’avoir vécu si longtemps sur cette terre et d’avoir si peu vécu.

À chaque fois que je me plonge dans un roman de Milan Kundera, je ne sais pas dans quoi je me lance mais je suis à peu près sûre d’être totalement emportée par sa plume et ses histoires qui m’arrachent le plus souvent un sourire tout en m’offrant des pistes de réflexion sur la nature humaine, sur notre société occidentale, sur les émotions, les liens entre les êtres humains, etc… Risibles amours ne déroge pas à la règle, c’est encore une réussite. Ce recueil de nouvelles nous met face à des situations du quotidien complètement magnifiées par cette prose envoûtante et incroyablement juste.

Ici, les personnages découvrent leur partenaire mais se découvrent davantage eux-mêmes au sein de leur défauts entre lâcheté, jalousie, et esprit volage. Ce sont majoritairement des hommes qui parlent avec souvent une vision de la femme bien sexiste, mais au bout du compte, c’est eux qui sont le plus à railler à la fin de ce livre. Railler gentiment bien sûr parce que malgré leurs défauts, ces personnages n’en deviennent finalement que plus réels, ordinaires et sympathiques. Les personnages féminins semblent au départ davantage subir ces relations amoureuses mais par leurs actes ou leurs discours, elles réussissent à s’élever face au regard bien masculin qu’on leur porte.

Don Juan était un conquérant. Et avec des majuscules, même. Un Grand Conquérant. Mais, je vous le demande, comment voulez-vous être un conquérant dans un territoire où personne ne vous résiste, où tout est possible et où tout est permis ? L’ère des don Juan est révolue. L’actuel descendant de don Juan ne conquiert plus, il ne fait que collectionner. Au personnage du Grand Conquérant a succédé le personnage du Grand Collectionneur, seulement le Collectionneur n’a absolument plus rien de commun avec don Juan. […] Don Juan portait sur ses épaules un fardeau tragique dont le Grand Collectionneur n’a pas la moindre idée, car dans son univers toute pesanteur est sans poids. Les blocs de pierre se sont changés en duvet. Dans le monde du Conquérant, un regard comptait ce que comptent, dans le monde du Collectionneur, dix années de l’amour physique le plus assidu.

Ces histoires d’amour pourraient s’apparenter à une course ou à une lutte. Une course à celui qui réussira à se faire aimer par le plus de femmes parfois seulement pour seulement un instant. Une lutte afin de montrer pour chaque personnage son talent d’orateur au sujet de l’amour, du sentiment amoureux. Car chacun y va de son hypothèse sur ce besoin de l’être humain de s’unir mais aussi sur ce qu’il pense de ses interlocuteurs. Chaque personnage fait l’effet de vouloir impressionner ceux en face de lui en montrant sa grandeur et en se moquant gentiment de celle que les autres s’approprient.

Et finalement, c’est Milan Kundera qui s’amuse le plus à ridiculiser ses personnages, ces personnalités de fiction qui tentent de prouver leur supériorité intellectuelle à force de mots et de philosophie et leur légitimité propre à pouvoir déblatérer sur le sujet universel de l’amour. Le titre est tout à fait approprié à ces romances, à ces protagonistes qui deviennent drôles et attachants malgré eux, pour leurs faiblesses et leurs imperfections tels de grands enfants. Je m’émerveille également, et ça à chaque fois que je lis un de ces livres, de voir le talent avec lequel cet écrivain décrit des choses simples, quotidiennes, avec autant de poésie et d’interprétations. Même le plus simple geste peut offrir un moment de réflexion philosophique incroyable et vivifiant.

Patron, ce n’était pas un déshabillage, c’était le chant élégiaque du déshabillage, le champ sur l’impossibilité de se déshabiller, sur l’impossibilité de faire l’amour, sur l’impossibilité de vivre !

Ce recueil de nouvelles m’a donné encore davantage envie de poursuivre mon aventure au sein de la bibliographie de cet écrivain qui parle avec justesse et poésie du sentiment amoureux et des relations humaines tout en s’amusant avec ses personnages.

Du même auteur

  • La Plaisanterie (1967)
  • La Vie est ailleurs (1973)
  • La Valse aux adieux (1976)
  • Le Livre du rire et de l’oubli (1979)
  • L’Insoutenable Légèreté de l’être (194)
  • L’Art du roman (1986)
  • L’Immortalité (1990)
  • Les Testaments trahis (1993)
  • La Lenteur (1995)
  • L’Identité (1998)
  • L’Ignorance (2000)
  • La Fête de l’insignifiance (2013)
  • Le Rideau (2005)
  • Une rencontre (2009)

Un commentaire sur « Risibles amours, Milan Kundera »

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