Note : 4.5 sur 5.

Veules, médiocres, obscurs, les acteurs de ce drame – une sombre conspiration nihiliste dans une quelconque ville de province – gravitent autour de la figure de Stavroguine, démon baudelairien, « homme de l’orgueil, homme du défi – mais d’un défi dans le vide ». Car ce roman (c’est le traducteur qui souligne) « n’existe finalement que pour semer le trouble, égarer, emporter, faire tournoyer, tournoyer, attraper des éclairs, et, à la fin, après plus de mille pages de cyclone, par une espèce de bouffonnerie indifférente, pas même grimaçante, non, grotesque, abandonner le lecteur, essoufflé, avec rien. Possédé. »

Vingt ans ! Et pas une fois elle ne m’as compris, oh, c’est cruel ! Et elle pense vraiment que je vais me marier par peur, par nécessité ? Oh, quelle honte, tantine, tantine, je suis pour toi !… Oh, qu’elle l’apprenne, cette tantine, qu’elle est la seule femme que j’aie adoré pendant vingt ans ! Elle doit l’apprendre, ça, sinon, il n’y aura rien, sinon, c’est de force qu’on devra me traîner vers ce… euh, ce, pour ainsi dire autel !

Depuis ma lecture de la première partie de Crime et châtiment il y a un peu plus d’un an, je n’avais pas recroisé Dostoïevski dans mes lectures. Pourtant, son style et ses réflexions sur la société dans laquelle il a vécu et sur le monde m’avais manqué. Je l’ai donc retrouvée avec la première partie des Démons ou des Possédés selon la traduction. Contrairement à Crime et Châtiment, nous voilà face à une élite culturelle, à une classe sociale qui n’a pas forcément à se plaindre et qui regorge de non-dits, de rumeurs et de cancans.

Personnellement, j’ai eu beaucoup de mal entrer dans le récit lors des cinquante premières pages. Le duo que forme Stépane Trofimovitch et Varvara Petrovna est certes complexe, mais les descriptions de l’auteur alourdissent considérablement le récit. De plus, je ne comprenais pas la place, le rôle, du narrateur dans toute cette affaire, placé au milieu de Stépane Trofimovitch et Varvara Petrovna, amis et amants toujours en querelle. On peut tout de même grandement apprécié le développement du personnage de Varvara Petrovnna, une femme forte, tranchante, froide, directive, intimidante, mais qui plaît par son caractère et ses manigances.

J’ai dû batailler afin de continuer sur ma lancée, étant étonnée de ne pas retrouver ce que j’aimais tant chez l’auteur russe. Et d’un coup, sans m’en rendre compte, la magie a opéré. Immergée dans ce décor, au milieu de ces personnages qui, pour certains, ne se rendent pas tout de suite compte de l’image qu’ils renvoient, l’auteur s’amusant continuellement avec eux, j’ai été tout à fait absorbée dès ce moment jusqu’à la fin de cette première partie.

Ce récit développe des thèmes profonds tels que le nihilisme, l’importance de vivre ou ne pas vivre, le conservatisme confronté aux idées révolutionnaires, le libéralisme, etc., autant de thèmes qui enveloppent le quotidien de ces protagonistes bien intrigants. Car, hormis Stépane Trofimovitch qui semble être la victime de sa propre vie suite à une certaine lâcheté et à des choix de vie discutables, ses voisins sont finalement moins naïfs que ne veut le faire penser l’auteur au tout début de son histoire.

Dotés d’une intelligence d’esprit, ils ont l’air d’être conscients d’être au sein même d’une pièce de théâtre où se jouent de multiples enjeux déterminants pour la réputation de chacun. Car les apparences sont primordiales dans cette société où parler des autres est le loisir premier. Chacun possède un secret bien personnel qui reste cependant un secret de polichinelle puisque tout le quartier est rapidement au courant de tout.

le mariage, c’est la mort morale de toute fierté de l’âme, de toute indépendance. La vie maritale me pervertira, elle me privera de mon énergie, de mon courage dans mon dévouement à la cause

 La culture française est très présente dans la bourgeoisie russe par les romans, les livres philosophiques, la langue utilisée couramment au milieu du dialecte russe, langue particulièrement appréciée par Stépane Trofimovitch. Les arts et les bons mots sont très appréciés au milieu de cette atmosphère parfois asphyxiante par tant de rumeurs et de secrets même si les personnages ne craignent pas de se dire les choses face à face.

Difficile de résumer un tel livre surtout lorsqu’il est divisé en trois parties apparemment bien distinctes les unes des autres. Les deux grands personnages des Démons Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine, figure double tout aussi inquiétante qu’appréciée, et Piotr Stépanovitch Verkhovensk, enfant abandonné par la figure paternelle qui revient vers sa patrie, sont finalement bien peu présents dans cette première partie.

Mais c’est tout le talent de Dostoïevski de nous préparer au sein de cette première partie à la rencontre « finale » de ces deux jeunes gens avec le reste de leurs pairs en nous soulignant leur absence, en les développant par l’intermédiaire de leurs parents pour que l’attente soit d’autant plus grande à l’idée de les rencontrer enfin, et le plaisir d’autant plus immense de les voir passer le pas de la porte afin que par la suite, ils se révèlent par eux-mêmes. Le découpage dans l’édition française est alors assez curieuse, arrêtant nette l’intrigue en plein élan. Suite à cela, on ne peut qu’avoir envie d’en découvrir davantage avec la deuxième partie. Pour ma part, je compte savourer au maximum cette histoire en évitant de ne me précipiter, même si je compte lire la suite avant la toute fin d’année.

Vous comprendrez alors cet élan qui fait que, dans l’aveuglement de la noblesse, soudain, on peut se lancer même vers un être indigne de soi de tous les points de vue, un être qui, même, est incapable de vous comprendre, qui est prêt à vous mettre au supplice à la première occasion, et, un être comme celui-là, envers et contre tout, il vous incarne soudain une espèce d’idéal, un rêve personnel, vous y mettez toutes vos espérances, vous vous inclinez devant lui, vous l’aimez toute votre vie, sans comprendre le moins du monde pourquoi vous l’aimez, peut-être, justement, parce qu’il est indigne de cet amour…

Après un début difficile face aux nombreuses descriptions et au rythme ronflant, je me suis laissée totalement prendre dans cette lecture aux nombreuses interrogations philosophiques et métaphysiques auxquelles se confronte cette classe culturelle russe où les personnages luttent afin de garder leur réputation et leurs idéologies.

De la même saga

Du même auteur

Crime et Châtiment

L’Idiot

  • première partie (1868-1869)
  • deuxième partie (1868-1869)

L’Adolescent

  • première partie (1875)
  • deuxième partie (1875)

Les Frères Karamazov

  • première partie (1880)
  • deuxième partie (1880)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s