Note : 4.5 sur 5.

Paris, 1889. Au crépuscule de l’Exposition universelle, Louis Daumale, jeune apprenti journaliste au Figaro, part à la rencontre de son époque. Mais, très vite, une question l’obsède : d’où viennent ces nouveaux chiens que l’on voit aux bras des Parisiennes ? Dans un Paris célébrant les prodiges de la science comme de l’occultisme, Louis Daumale suit la piste de ces chiens fin de siècle et découvre, derrière la joyeuse célébration du progrès, l’esquisse d’un avenir inquiétant, pour les chiens comme pour les hommes.

Le moderne XIXe siècle – ce siècle me semblait être le premier à se nommer, à s’afficher partout, il était même le titre d’un journal, ce n’était plus un siècle, c’était une marque, et le fait me frappait sans que je susse quoi faire de cette constatation formidable – n’avait plus besoin du chien de chasse pour manger, ni du chien de garde pour sa sécurité. Restait l’émotion, le sentiment, le territoire béni de la famille, ce modèle où la bourgeoisie trouvait son confort et sa justification. En somme, ne restait plus qu’un chien qui jusque-là n’avait jamais existé : la machine à aimer.

Amoureuse de nos amis à quatre pattes, j’ai été tout de suite intriguée par le titre du nouveau roman d’Agnès Michaud. Il est vrai que je m’étais jamais posée la question, comment les races de chiens ont été créées ? Pour le découvrir, nous voilà plongés dans la fin du XIXème siècle parisien en compagnie d’un jeune narrateur, Louis Daumale, tout journaliste junior au Figaro. Natif de la campagne, il a tout de même eu l’appui du comte de V. afin de recevoir une éducation lettrée et de s’introduire au sein de la plèbe scientifique et littéraire de la capitale. Ambitieux et intelligent, il compte bien rencontrer les plus grands esprits de son siècle et faire partie de ce monde qui lui était alors étranger.

Entre ses amitiés avec le docteur Mangelle expérimentant sur les chiens ou avec Huysmans, écrivain pessimiste face son époque, et les repas et interviews en compagnie de scientifiques comme le docteur Charcot ou de la Tourette et de littéraires avec Zola ou encore Maupassant, Louis a tout à disposition afin de comprendre les règles de cette société tournée principalement vers le progrès en pleine Exposition universelle.

Et il comprend qu’une vive opposition confrontent la forte progression scientifique et les mystères inexplicables de la vie. Les esprits expérimentent, s’interrogent, exposent leurs théories et leurs conclusions afin d’être celui qui révolutionnera la science. Et il y a ceux, nostalgiques d’un temps qui n’est déjà plus, qui ne veulent être présents lors de ces futures transformations qui revolutionnera dans le monde.

Alors, il n’est pas tout à fait question de chiens – même s’ils prennent tout de même une place importante dans le récit – mais principalement d’interrogations fondamentales dans ce siècle qui se termine, d’interrogations qui restent toutefois intemporelles. Quelle est la place de l’homme en ce monde ? La science peut-elle tout se permettre, jusqu’à jouer avec la vie, au nom du progrès ? La noblesse du discours laisse alors place à la barbarie des actes et Louis Daumale, jeune spectateur, est de plus en plus assailli par sa conscience et par sa nature profonde.

Est-il réellement fait pour cette vie parisienne, perpétuellement en mouvement, qui ne laisse de chance ni aux faibles ni aux décadents ? Lui qui est finalement un mélange entre ce qu’il a voulu fuir et ce qu’il embrasse entièrement depuis son arrivée au journal, arrivera-t-il à se trouver, à se découvrir alors que ce siècle de transformation et d’urbanisation laisse bientôt place à un nouveau dans lequel les hypothèses sont infinies ?

Toutes ces races améliorées (ce n’était que le début, avait proclamé avec une flamme au fond des yeux le Dr Mangelle) leur permettaient d’oublier ce qui les dérangeait fondamentalement chez le chien : l’animalité, l’instinct incontrôlable, la rage.

Agnès Michaud dépeint le tableau complexe et vaste du XIXème siècle français entre littérature et sciences, entre croyances et expérimentations. On peut alors s’impatienter de voir les chiens être mis au premier plan de ce récit, toutefois on comprend rapidement que lorsqu’il est question du chien, il est aussi question de l’homme et que ces deux êtres sont unis d’un lien indéfectible. Avec le style aussi riche et soutenu de l’auteure, il vaut mieux rester concentré lors de cette lecture qui nous promet une véritable exploration de cette époque dans ce qu’elle a de plus ambitieuse, imaginative, mais aussi déviante. L’homme reste persuadé d’être l’être le plus important du monde et il ne recule devant rien pour appuyer ses dires et montrer à ses pairs qu’il a raison.

Dès les premières pages, j’ai été envoûtée par cette écriture travaillée et qui sait où elle va, avec nombre de détails, et avec finesse et intelligence. Je savais déjà à ce moment-là que ça ne serait pas ma dernière lecture de l’auteure tellement sa plume m’a impressionné et m’a fait temporellement voyager.

Louis Daumale est un narrateur idéal pour découvrir à travers ses yeux ce monde d’artifices et pour suivre l’évolution d’un jeune homme au sein de ce mélange des deux mondes entre ses fréquentations élitistes et son chez-lui sobre qui va de pair avec son idylle singulière avec Suzanne. Agnès Michaux nous met constamment face au paradoxal mélange humain entre le beau et le distingué, et le caché et le barbare. Merci beaucoup à NetGalley et à Belfond pour cette lecture.

– Le chien de race, Louis, c’est le plus beau bibelot. La marque de la réussite. Le comble de l’élégance. Il est coûteux et inutile, ce qui fait son triomphe. Et plus il est petit et cher, plus il est chic. C’est le chien qui bénéficie de tout le progrès scientifique.
– Certes, mais il ne chasse pas, pire, il ne sait pas chasser.
– C’est la preuve de son raffinement, la marque de la sophistication enfin atteinte. Nous pourrions aussi vivre sales, déguenillés, à manger à pleines mains de la viande crue. L’évolution Louis ! La subtilisation des formes physiques comme de la forme morale !

Le style excellemment riche et et distingué d’Agnès Michaux nous dépeint merveilleusement la fin du XIXème avec ce qu’il a de plus inspirant et de plus repoussant avec comme toile de fond ces nouvelles races de chiens qui inondent l’élite scientifique et littéraire parisienne.

De la même auteure

  • Sissi, une vie retrouvée (1998)
  • Je les chasserai jusqu’au bout du monde jusqu’à ce qu’ils en crèvent (1999)
  • Le Suaire (2002)
  • Stayin’ alive (2005)
  • Zelda (2006)
  • Le Témoin (2009)
  • Les Sentiments (2010)
  • Codex Botticelli (2015)
  • Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer (2016)
  • Système (2017)
  • Roman noir (2018)

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