Note : 3.5 sur 5.

Grand Prix de l’Académie française, Civilizations nous offre une relecture étonnante de notre Histoire. En effet, Laure Binet imagine une uchronie dans laquelle Christophe Colomb aurait été fait prisonnier peu de temps après son arrivée en Amérique. De là découlerait la conquête de l’Europe par les Incas.

Cependant, la plupart tremblaient sur leur passage et n’osaient rien entreprendre, mais nul ne pouvait dire pour combien de temps la digue invisible de la peur allait tenir, avant de laisser libre cours au fleuve de la colère.

Si vous aimez vous plongez dans l’Histoire, être témoin de ses changements fictifs en ayant en mémoire les acteurs importants de cette période, il n’y a pas de doute, le roman de Laurent Binet a des chances de vous convaincre. Composé en quatre parties distinctes, Civilizations s’attache à poser de bonnes bases à son uchronie entre l’arrivée des Groenlandais sur la terre des Incas et le journal personnel de Christophe Colomb. Arrive alors la plus grosse partie du roman, les chroniques d’Atahualpa, prince Inca fuyant avec son peuple la guerre contre son frère pour atteindre leur Nouveau Monde, le Cinquième Quartier : l’Europe.

Le Portugal sera la première terre qu’ils fouleront. Seulement, ce ne sera pas le seul pays européen que les Incas vont traverser et bientôt gouverner. Car, dans cette uchronie, ce sont bien les Incas les grands gagnants et tout l’intérêt de Civilizations et de voir comment Laurent Binet va raconter cette rencontre entre les nouveaux colons et les peuples européens bien plus civilisés. Néanmoins, malgré que l’on soit un homme cultivé ou un « sauvage », on est doué de la même capacité de meurtre, de pouvoir sur l’autre, jusqu’à révéler sa part la plus sombre. Les Incas, découvrant peu à peu les traditions et les croyances de leurs nouveaux voisins vont tout faire afin d’asseoir leur autorité en tendant la main aux plus faibles : juifs, conversos, morisques, ceux qui ne trouvent pas totalement leur place sur ces terres où leur religion est bafouée.

Les Quiténiens comprenaient qu’il se jouait quelque chose de grave ici autour de différents comptes de croyances, les juifs et les conversos, les morisques mahométisants, les luthériens, les vieux et les nouveaux chrétiens. Ils ne saisissaient pas exactement ce qui était en jeu derrière ces histoires de dieu cloué et de cuisine au lard mais ils savaient que les Levantins prenaient tous ça très à cœur, comme la cérémonie des bûchers l’avais prouvé amplement.

Alors, face à cette autorité catholique européenne, comment la religion du Soleil pourrait trouver sa place et perdurer en Espagne, en France, en Italie ? Laurent Binet convoque de grands noms du XVIème siècle tels que Charles Quint, Atahualpa, François Ier, Luther, Érasme, Thomas More, Cervantès. Est-ce que ces grandes figures vont produire leurs effets ? Si vous connaissez cette époque, évidemment. Le soucis, qui semble être récurrent dans les romans de Laurent Binet, est le manque d’informations, de détails, de références explicites pour les novices de l’Histoire ou pour ceux qui se lanceraient sans trop savoir ce qu’ils vont trouver. Une bonne dose d’informations en parallèle peut donc être bienvenue au fil de la lecture pour davantage apprécier cette dernière.

Le deuxième hic, le plus important, qui pourrait lasser le lecteur est tout simplement le style du livre et de l’auteur. Car Civilizations est moins un roman qu’une grande chronique historique sans recherche esthétique particulière. Le livre est donc parfois un peu lourd, sans attrait romanesque sur lequel se raccrocher. Et comme certains événements manquent d’approfondissements pour les rendre véritablement cohérents et crédibles, il est difficile d’être entièrement dévoué à cette lecture. Mais celle-ci montre bien que de tout temps et de toute origine ou ethnie, ce qui fait marcher le monde repose sur le pouvoir et sur la foi.

Que les vainqueurs aient des coutumes différentes ou non, le sang coulera toujours afin d’asseoir son autorité et sa religion. Il est tout de même intéressant de prendre en compte les préceptes des Quiténiens, les Incas, qui tendent vers un avenir plus paisible et tolérant. Uchronie utopique ? Peut-être, mais de toute manière, la quatrième et dernière partie du roman soulève certains points plus nuancés de cette nouvelle dynastie avec l’aventure de Cervantès. Malheureusement, si elle peut apporter un contre-poids à la majorité du récit, elle peut également couper l’effet de la conclusion des chroniques d’Atahualpa.

Vois-tu, cher More, quelle est la leçon de tout cela ? La sagesse d’un païen, s’il est guidé par Dieu, quand bien même à son insu, peut faire davantage pour l’humanité qu’un chrétien assoiffé de sang. Après tout, Socrate ne fut-il pas, lui aussi, un précurseur de Notre Seigneur Jésus ? Dirais-tu que Socrate et Platon étaient des barbares impies ? Dirais-tu, à l’inverse que le moine Savonarole qui faisait régner la terreur à Florence au nom de Notre Seigneur était un bon chrétien ?

Une uchronique intrigante sur la conquête de l’Europe par les Incas mais qui manque souvent de détails pour que l’on soit totalement plongé dans le récit. Face à une longue chronique historique plutôt qu’à un roman, il peut être parfois difficile de rester bien accroché pour des novices de ce genre.

Du même auteur

  • Forces et faiblesses de nos muqueuses (2000)
  • La Vie professionnelle de Laurent B. (2004)
  • HHhH (2010)
  • Rien ne se passe comme prévu (2012)
  • La Septième Fonction du langage (2014)

2 commentaires sur « Civilizations, Laurent Binet »

  1. j’ai eu du mal avec cette lecture. pourtant, j’appréciais l’idée de départ mais comme tu le dis, ce n’est pas réellement un roman, plutôt une chronique historique et ça m’a perdue

    Aimé par 1 personne

    1. Je ne suis pas très friande des romans ou livres historiques, mais comme toi, celui-là me faisait envie. Et c’est dur parfois de vraiment rester dedans tellement le rythme peut être absent et le style de l’auteur trop tourné vers l’histoire et moins dans la fiction.

      Aimé par 1 personne

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