Note : 4.5 sur 5.

Abandonné par sa mère vingt ans plus tôt, un écrivain en devenir plonge dans son passé familial afin de comprendre la fuite perpétuelle de sa mère. Face à leurs choix contradictoires, mère et fils se dévoilent dans ce panorama des années 60 à aujourd’hui au sein de la classe américaine moyenne.

Si Samuel avait su que sa mère allait, partir, peut-être aurait-il fait plus attention. Peut-être l’aurait-il davantage écoutée, observée, aurait-il consigné certaines choses essentielles. Peut-être aurait-il agi autrement, parlé autrement, été une autre personne.
Peut-être aurait-il pu être un enfant pour qui ça valait la peine de rester.

Prix littéraire 2017 du roman étranger du magazine Lire, Les Fantômes du vieux pays est le premier roman de Nathan Hill. Aucun doute qu’il impose dès ce premier ouvrage un style maîtrisé, tant dans cette narration descriptive que dans son approche historique et social de son pays à travers les décennies. Avec ce livre, mieux vaut ne pas s’arrêter à la quatrième de couverture ; composé de 960 pages, évidemment que Les Fantômes du vieux pays est dense et prend son temps pour raconter son histoire. Mais pas seulement.

Tout commence avec un événement médiatique faisant le buzz sur les chaînes d’information et sur le web en général. En pleine rue, dans une sorte de rencontre médiatique improvisée, le gouverneur Packer, potentiel candidat à la présidentielle, se fait agresser par une personne lambda dans la foule. Jetant des cailloux sur le candidat, Faye Andresen-Anderson va devenir le nouveau mystère médiatique pour quelques semaines. Qui est-elle ? Quelles sont ses revendications ? Le passé de celle que l’on surnomme maintenant Calamity Packer est étalé sur internet afin d’essayer de connaître son penchant politique et ses motivations. Une photo d’elle lors d’une manifestation en mai 68 suffit pour faire d’elle une activiste féministe et anarchiste. Mais qui est-elle réellement ?

Pour répondre à cette question qui, au fil des pages du roman, devient de plus en plus complexe, qui de mieux que son fils ? Sauf que Samuel, peu au fait des actualités, est éberlué de voir, après plusieurs jours, sa mère aux infos en train de jeter des cailloux sur le gouverneur. Il ne pensait pas la voir dans ces conditions. À vrai dire, il ne pensait pas la revoir du tout. Vingt ans que mère et fils n’ont plus de contact, depuis que Faye a décidé de fuir sa famille alors que Samuel n’avait que onze ans. Pas une seule explication, pas un seul au revoir, Faye s’est tout simplement évaporée. Profondément meurtri par cet abandon maternel, Samuel goûte peu à l’envie de la retrouver après toutes ces années. Seulement, le couteau sous la gorge après une grosse avance pour un livre qu’il n’a jamais écrit, sa seule chance de ne pas tout perdre est d’écrire un premier livre sur Calamity Packer.

Ce projet sera l’occasion pour lui de connaître véritablement sa mère, fouillant dans son passé, dans cet unique mois à la fac de Chicago en 68 au milieu des activistes politiques contre la guerre du Vietnam, pour comprendre ce qui a forgé sa mère, ce qui a fait ce qu’elle est aujourd’hui. Nathan Hill profite des investigations de son personnage principal pour nous offrir un véritable panorama de l’Amérique moyenne des années 1960 à 2010. Le pays a connu de profonds bouleversements sociaux et sociétaux, l’auteur mettant en avant l’évolution de l’image de la femme et de sa condition, du mariage, de la famille, etc., autant de sujets majeurs dont il est toujours intéressant de voir les variations au fil des décennies.

Nous sommes plus fanatiques que jamais dans le domaine de la politique, plus extrêmes que jamais dans le domaine de la religion, plus rigides que jamais dans nos raisonnements, de moins en moins capables de compassion. Nous ne voyons plus le monde que sous un angle totalitaire et inflexible. Nous passons totalement à côté des problèmes que la diversité et la communication globale engendrent. Plus personne, donc, ne se préoccupe de concepts éculés comme la vérité ou le mensonge.

Pour comprendre certains comportements, il faut parfois les replacer à leur époque ; ça n’excuse pas tout, mais alors que Samuel aurait pu porter à charge tout ce qu’il découvre sur sa mère, le récit tente de nous montrer toute l’histoire pour que l’on ait une vue d’ensemble. Pareil pour l’enfance parfois mouvementée de Samuel et pour la vie des personnes ayant joué un rôle – plus ou moins grand – dans la vie de Samuel ou de Faye. Les personnages sont constamment confrontés à leurs mauvais choix, et nous prenons plaisir à découvrir la manière avec laquelle ils vont les dépasser. Certains choisissent l’acceptation, d’autres le déni, d’autres encore préfèrent la fuite. La manière de réagir de chacun face aux difficultés de la vie nous permettent de les cerner davantage et de découvrir leur moi profond comme toutes les nuances de leur personnalité.

Avec un roman aussi dense, l’auteur prend le temps d’installer ses décors à travers les décennies et le passé de ses deux personnages principaux, d’inscrire ses protagonistes dans leur environnement, dans leur époque. Avec Nathan Hill, mieux vaut ne pas être récalcitrant face aux longues descriptions qui jalonnent son récit, l’auteur mettant un point d’honneur à donner tous les détails possibles afin de bien visualiser un personnage, un cadre, une anecdote, une pensée, etc… Certaines parties sont donc plus dures à lire que d’autres, suivant l’intérêt que l’on porte pour les sujets abordés.

Et ce roman n’en manque pas, tout est fait pour représenter toute la désillusion de la classe moyenne face à cette époque contemporaine dans laquelle on n’est pas obligé de se surpasser pour survivre. Alors on passe le temps avec les jeux vidéos, la mal-bouffe, les réseaux sociaux, etc… Si ce texte peut sembler aller un peu dans tous les sens, c’est qu’il tente de représenter l’état général de cette société actuelle et ce qui l’a amenée à être ainsi en revenant sur les dernières décennies et ses bouleversements. Certaines parties sont donc longues, trop dans le détail et sans que l’on comprenne si elles ont une réelle utilité dans la quête de vérité de Samuel.

Certains personnages semblent finalement assez inutiles en ce qui concerne l’intrigue principale, notamment Pwnage, l’ami de jeu en ligne de Samuel, et Laura, l’une des étudiantes de ce dernier, mais ces deux personnages permettent à l’auteur d’appuyer son propos sur les dérives fréquentes de notre époque. Maîtrisé, les Fantômes du vieux pays est réussi grâce à tous les sujets qu’il aborde et par la complexité de ses personnages, Faye étant celui qui permet de se dévoiler totalement dans toute sa contradiction et sa densité. Grâce à toute cette histoire, peut-être réussira-t-elle vraiment à se trouver et à faire face aux fantômes du passé liés à ce vieux pays, qui n’est pas l’Amérique pour le coup !

Il arrive qu’on soit tellement enfermé dans sa propre histoire qu’on ne voit pas le second rôle qu’on occupe dans celle des autres.

Un panorama excellent de la classe moyenne américaine des années 60 à nos jours avec une palette impressionnante de portraits maîtrisés de bout en bout. Nous montrant l’évolution de la société occidentale en quelques décennies, l’auteur met ses personnages face à leurs contradictions et aux conséquences de leurs mauvais choix de vie. Toutefois, quelques longueurs et personnages peu utiles.

Sortie française : août 2018
Sortie originale : 2016

960 pages

10 commentaires sur « Les Fantômes du vieux pays, Nathan Hill »

  1. Même si ton avis et les thématiques abordés par l’auteur éveillent ma curiosité, le nombre de page me fait assez peur.
    Je me le note pour quand j’aurais du temps devant moi pour le savourer à mon tour 😉

    Aimé par 2 personnes

    1. Ça faisait quelques années aussi qu’il m’attendait, je suis contente de l’avoir enfin lu même si j’ai mis un petit moment vu la brique que c’est ! Mais aucun regret, j’espère qu’il te plaira tout autant 🙂

      J'aime

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