Note : 5 sur 5.

Pour se libérer de la marque indélébile apposée sur elle avant même son existence, Hildegarde Müller se raconte, de sa naissance dans un Lebensborn jusqu’à ses 76 ans. Elle était appelée à faire partie de l’élite du IIIe Reich, elle est devenue l’une des tâches noires de l’Histoire que l’on tente d’oublier.

Le dimanche 14 juin 1942, Anne Frank avait treize ans et deux jours. Moi, je n’étais pas née. Je devais voir la nuit un an plus tard. Je sais qu’on dit « voir le jour », mais mon enfance est une nuit. Mon adolescence est une nuit. Ma vie est une nuit. Ce journal pour voir le jour.

En commençant cette lecture, je savais que je n’en sortirai pas indemne. La Race des orphelins est l’un de ces témoignages qui va plus loin qu’un bouleversement émotionnel. En lisant, ou dans mon cas en écoutant ce livre, on est constamment tiraillé par l’horreur, la rage, la douleur, la honte. L’horreur causée par un homme aux desseins évolutionnistes inhumains. La rage face à tous ceux qui l’ont suivi sans se poser de questions. La douleur ressentie pour toutes les victimes de cette folie destructrice et aliénante. La honte en découvrant ce que l’être humain est prêt à faire subir à ses pairs, quitte à pousser toujours plus loin dans l’horreur et la déshumanisation.

La Race des orphelins est un profond coup au cœur, voire à l’âme. Les mots d’Hildegarde, recopiés par son scribe, sont aussi tranchants que des lames s’insinuant sous la peau. Conçue dans un Lebensborn, Hildegarde Müller était appelée à devenir l’élite aryenne guidée par Hitler. Les SS, parfaits soldats, étaient choisis pour créer la nouvelle sur-race de l’humanité. Mais, comme le répète Hildegarde : « La seule race que les SS aient créée est la race des orphelins. » Le IIIe Reich est allé plus loin que l’imaginable afin de décimer ceux qu’il percevait comme la sous-race et afin de s’étendre au-delà de ses frontières. Quitte à tout détruire sur son passage : la vie, la famille, la société, la culture.

Je suis non seulement fille de l’Allemagne, mais je suis fille de Berlin. Comme Berlin, je suis une ville débris. Une ville dont on a bombardé la mémoire. Une ville dont on a rasé l’histoire. Je suis née ruine. Je respire la poussière. C’est difficile de se construire sur des gravats.

Hildegarde, comme tous ces orphelins créés sous la surveillance d’Himmler, est l’un des résultats les plus atroces du régime nazi. Avec la défaite de ce dernier, tous ces enfants sont devenus les ennemis vaincus de toute l’humanité. Sans parents, sans attaches, détestés de tous pour quelque chose dont ils n’ont aucune responsabilité, beaucoup ont préféré mettre fin à cette existence pervertie depuis ses débuts. D’autres comme Hildegarde ou son mari Olaf, ont tenu le coup et ont réussi à se construire d’après les ruines du IIIe Reich. Mais des noms comme Hitler ou Himmler ne peuvent s’effacer, leur héritage est bien présent sous les traits d’Hildegarde et des autres orphelins devenus adultes et parents, et cette vérité est dure à supporter.

Ne sachant pas écrire, Hildegarde raconte son histoire sous le biais d’un scribe, telle une thérapie qui l’aide à se libérer de l’horreur dont le régime nazi l’a pour toujours entachée. Se retrouvant dans le journal d’Anne Franck, Hildegarde construit son propre journal pour nous mettre face à toute cette folie humaine qui a pris des proportions qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui. Hildegarde ne nous prend pas par la main, au contraire, elle nous met le nez en plein dans ce désastre idéologique. Pendant cette lecture, et encore à l’écriture de cet avis, c’est impossible de rester insensible à toute cette tragédie mais également de ne pas s’attacher à cette narratrice.

Pour toujours écornée par les circonstances de sa naissance, elle continue malgré tout de se battre pour vivre sa vie comme elle l’entend, sans le joug de son premier et seul père : Heinrich Himmler. Oscar Lalo nous offre un témoignage d’une intensité extrême qui pousse à affronter franchement l’Histoire pour ne jamais reproduire ses atrocités. Le seul défaut de La Race des orphelins serait d’être trop court. La conclusion offre des réponses libératrices à Hildegarde. Néanmoins, il aurait été intéressant de découvrir comment elle a réussi à créer sa propre identité malgré ce début de vie qui laissera pour toujours des traces.

Être considérée comme la fille d’Hitler, c’est comme avoir été violée par un impuissant. Un viol sans traces. Un viol par procuration puisque Hitler voulait tout, sauf se reproduire. Un viol commis non par un de ses hommes de main, mais par un de ses hommes de sexe. Un SexeS. Un homme qu’il rêve d’être. Sur lequel il a droit de vie ou de mort. La vie dont je vais résulter. La mort vers laquelle il va le renvoyer. En évitant d’avoir un enfant qui révélerait ses tares, Hitler se multiplie à l’infinie via ses régiments d’aryens triés sur le volet qui occulteront la supercherie.
Avec le Lebensborn programm, Hitler projetait de tirer sa puissance de son impuissance. Je suis née de cette inversion.

C’est le genre de romans qui est très difficile à lire/écouter mais nécessaire à découvrir pour ne taire aucune vérité. C’est poignant et désespérant au sujet de la noirceur humaine. C’est tellement déchirant qu’il est impossible de rester de marbre face à toute la folie du IIIe Reich qui a mené à toutes ces atrocités. Le livre est presque trop court, j’aurais aimé entrer encore davantage dans le détail de la vie d’Hildegarde.

Sortie Lizzie : janvier 2021
Sortie papier : août 2020
3h48 / 288 pages

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Les Contes défaits (2016)

14 commentaires sur « La Race des orphelins, Oscar Lalo »

    1. Généralement, je ne m’intéresse pas du tout à cette période historique, les guerres du XXème ce n’est vraiment pas mon truc. Mais cette lecture est tellement touchante et même déchirante qu’elle semble presque nécessaire pour découvrir une autre facette de l’histoire.

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  1. Ce livre a l’air non seulement d’être un témoignage très fort mais en plus d’être particulièrement bien écrit si j’en juge les quelques citations que tu as glissées.
    Ça va direct sur ma wishlist !

    Aimé par 1 personne

  2. Je l’ai écouté la semaine dernière aussi et je suis d’accord avec toi, en particulier sur l’intensité (mis en exergue encore plus par le livre audio je trouve). Ce sujet m’intéresse beaucoup et j’ai été profondément remuée par ce récit. Cette solitude et cette culpabilité présumée font mal.

    Aimé par 1 personne

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