Note : 5 sur 5.

Rose Keller est au chômage depuis plus d’un mois. Elle est réduite, en ce dimanche de Pâques du 3 avril 1768, à mendier sur la Place des Victoires à Paris. En acceptant de suivre, pour un écu, un jeune homme soigneusement habillé qui a besoin de quelqu’un pour un peu de ménage dans sa maison d’Arcueil, elle ne peut se douter qu’elle se dirige tout droit vers l’enfer. Elle ne sait pas encore que l’homme qui vient de l’engager n’est autre que Donatien Alphonse François de Sade, celui qu’on surnommera « le divin marquis »…

Il n’en avait jamais assez. Il lui fallait toujours davantage de chair, de sécrétions et de sang. Du sang, oui ! Car s’il aimait l’acte sexuel, ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était y mêler la douleur et les larmes. Là était sa jouissance. Atteindre les limites du supportable pour se prélasser dans le plaisir que lui procuraient la douleur, les cris et les supplications.

Ayant expérimenté à deux reprises la littérature sadienne qui ne m’a évidemment pas laissé de marbre, j’ai été particulièrement tentée à la vue de deux romans de Ludovic Miserole, L’Affaire Rose Keller et Les Filles au panier, nous plongeant à la fin du XVIIIème en compagnie de Sade, cet homme aussi repoussant dans ses actes qu’énigmatique dans sa plume. Le Marquis de Sade vous dit peut-être quelque chose, sachez si ce n’est pas le cas, que ses oeuvres ne sont pas à mettre dans toutes les mains et qu’il vaut mieux être préparé. Au programme : libertinage, plaisirs du corps et des corps mais surtout des interdits les plus fondamentaux.

Après avoir lu Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir, je n’ai pu qu’être estomaquée, entre fascination et profonds malaise et répulsion, face à ces romans dans lesquels une telle beauté dans les mots délivrent une telle inhumanité du point de vue de la morale et du respect de chacun. J’ai retrouvé cette dualité dans l’écriture de Ludovic Miserole : comment écrire de tels traumatismes ou tortures avec une plume si délicate et travaillée ? Nous suivons donc Donatien de Sade dès avril 1768 alors qu’il s’adonne à un de ses passe-temps favoris : inviter une proie facile dans une de ses demeures de débauche et en faire ce que ses envies lui dictent.

Du vin, quelques savantes caresses et les hommes ne savent plus tenir leur langue. Elle se délie au rythme des lacets du corset, en douceur d’abord puis avec frénésie. Julie savait utiliser les faiblesses de la gent masculine. […] Dieu qu’ils étaient prévisibles ! Pas un ne lui avait résisté. Aucun en tout cas dont elle n’était venu à bout !
Aucun, sauf le marquis de Sade.

Ce jour-là, c’est sur Rose Keller que cela tombe, une femme sans le sou faisant l’aumône dans les rues depuis la perte de son emploi. Face à la proposition mensongère du Marquis, Rose ne peut refuser afin de subvenir à ses besoins et le suit alors jusqu’à Arcueil où l’homme s’est établi depuis peu alors que les rumeurs sur son compte sont déjà nombreuses. Rose va alors connaitre l’enfer auprès de cet homme devenu son bourreau. Victime, elle pourrait néanmoins bien être la voix de la dénonciation afin de salir à jamais le nom de Sade. Alertés par la victime, les habitants d’Arcueil se mobilisent afin de pouvoir traduire le Marquis en justice. Mais c’est sans compter sa réputation d’aristocrate et ses alliés, à commencer par sa belle-famille.

Mme de Montreuil, la mère de son épouse, est consciente du caractère pernicieux et des penchants blasphématoires et immoraux de son gendre mais elle ne peut laisser sa fille et son petit-fils être des dommages collatéraux de ce marquis dont la seule préoccupation est sa liberté de conscience et d’action. Selon lui, la bienséance et la morale ne sont apprises que pour instaurer des barrières qui empêchent de pleinement nous révéler à nous-mêmes et aux autres. La religion ? Des bondieuseries pour se mentir et agir hypocritement pour le bien commun alors que seul notre propre plaisir compte. Ce mode de vie laisse bien évidemment des traces indélébiles dans la vie de nombreuses femmes dans son entourage.

Ne commettez jamais l’erreur, comme beaucoup de nos semblables, de confondre amour et abandon ! Nul homme ne mérite un tel sacrifice. Votre vie, vos aspirations et désirs sont tout aussi importants que les leurs. N’oubliez jamais qui vous êtes ! Vous avez probablement plus de valeur que ces êtres qui se prétendent forts et puissants. Opposez-leur votre intelligence et votre sensibilité, mais de grâce, affirmez-vous davantage !

Sade est bien au centre du roman mais ce qui devient le plus intéressant, c’est quand les voix de ses victimes à divers degrés prennent le pas et s’émancipent au sein de la narration. Salies dans leur corps et être ou dans leur réputation, les quatre femmes présentes au fil du récit sont les véritables héroïnes de ce livre. Renée Pelagie, l’épouse soumise et résolue, Rose Keller, la dernière victime en date du bourreau, Julie Follecuisse gardant en mémoire les sévices qu’elle a du enduré et qui vient se venger et Mme de Montreuil qui ne sait plus quoi faire pour faire entendre raison à sa fille et pour préserver la réputation de la famille.

Ces quatre femmes se dévoilent, se déchaînent, se sentent dépourvues de toute force avant de reprendre du poil de la bête. Elles tentent comme elles le peuvent de survivre dans ce monde d’hommes, qu’elles soient aristocrates, mendiantes ou putains. Leurs forces sont tout aussi importantes que leurs faiblesses afin de suivre au mieux et avec le plus d’intérêt leur chemin opposé semé d’embûches soit par leurs incapacités liées à leur sexe et à l’époque soit par le mal que beaucoup tendent à leur porter.

Ce récit passionnant de bout en bout s’attache de plus à être le plus rigoureux possible avec un travail historique de titan, l’auteur nous offrant un aperçu de textes et correspondances de l’époque. Mélangeant habilement histoire et fiction, Ludovic Miserole livre un roman fascinant au sujet d’un homme aux multiples facettes et de femmes qui dépeignent les luttes et les envies de l’époque. Je remercie grandement NetGalley et les éditions French Pulp pour cette lecture.

Tais-toi malheureuse ! Tu ne sais ce que tu dis. L’Expérience te manque. Que me parles-tu de remords ? Peuvent-ils exister dans l’âme qui ne reconnaît de crime à rien ? Je suis capable de toutes les débauches de l’esprit et je n’ai pas de cœur. Ce cœur n’existe pas. Ce n’est qu’un nom donné aux faiblesses de l’esprit.

Un coup de cœur pour ce livre excellemment écrit et soigné avec un travail historique qui se lie parfaitement à la partie fictive du récit. Ludovic Miserole parvient très bien à rappeler grâce à sa plume soignée et ambivalente le ton général des écrits de Sade.

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  • Zamor, le nègre républicain (2015)
  • Rosalie Lamorlière : Dernière servante de Marie-Antoinette (2016)

2 commentaires sur « L’Affaire Rose Keller, Ludovic Miserole »

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